nouons-nous, Emmanuelle Pagano

Il y a des soirs où je n’ai pas envie.
Ce soir-là entre mon amoureux trop loin et le dernier partiel trop proche, le temps trop froid et mon thé trop chaud je ne voulais rien.
Pas une page, rien.

Pourtant, je devais donner l’impression de connaître les œuvres d’Emmanuelle Pagano le mercredi suivant. Les connaître alors que je m’y noie, m’y fonds : c’était mal engagé.

J’ai donc mis mon pyjama de monstre (et j’ai fait une bêtise puis une autre et… ah non ! Ce n’est pas cette histoire-ci !), attrapé un dangereux félin (même pas besoin de fourchette) et le dernier livre que j’avais sous la main : Nouons-nous.
Mon marathon de ces auteures a été aussi révélateur que prouvant. J’adore leurs multiplicités, leurs corporalités et leurs régions (si seulement elles parlaient de chez moi !) mais dans mon corps trop aléatoire, loin de mon océan, ce n’est pas facile.
Et puis…
Et puis la magie a opéré.

Il était adossé au mur, son ombre se cassait au bord du trottoir, j’ai marché dedans.

Les fragments (de ces discours) amoureux, entre rupture et quotidien, bribes de rencontres et détail du geste, ensemble de textes très courts qui auraient pu être les réflexions de chacun de nous (ou celles d’Adèle, l’héroïne d’un autre roman d’Emmanuelle Pagano : Les Adolescents Troglodytes).

Ces histoires sont partielles, nous ne savons jamais quand tout cela se passe, ce ne sont que des instantanés de vies beaucoup plus denses. On les sent fourmiller dans les marges du texte.
La multiplication des énonciateurs nous perd peu à peu : nous ne savons rien de ces gens qui se confient à nous. Généralement même pas leur genre, nous en savons beaucoup plus sur la personne aimée. On devine, à tâtons, dans les plus longs textes, un peu de leurs identités. Nous dépassons l’écriture de soi puisque ce « Moi » est multiple et diffus.
Sur quelques mots à peine, nous devinons les amours passées de chacun, la construction de son existence actuelle.

Il a un manière de manipuler les objets qui me donneront de suite la couleur de son humeur, en particulier sa façon de fermer la porte, qu’il sorte ou qu’il rentre. Ce matin, ce n‘était pas une mauvaise porte.

Qu’y a-t-il de plus intime ?

Tendus dans ce voyeurisme étrange, les corps infinis s’incarnent pour nous un bref moment pour nous accompagner dans cette lecture. Mes passages favoris sont ceux qui justement parlent de ce qui nous entoure : les objets, les habitudes insignifiantes… je trouve cela fascinant chez ceux qui m’entourent, alors retrouver ce regard chez l’auteure m’a beaucoup plu. Je trouve qu’on se révèle énormément par ces gestes infimes qui ne sont que l’arrière fond, des sortes de scories, de notre existence.

C’est un peu hors sujet (mais pas tant), un détail qui m’avait beaucoup touchée dans les Adolescents Troglodytes : quand la chauffeuse de car remarque que Nadège (une des adolescentes qu’elle emmène en cours) commence à avoir un geste particulier pour éviter sa poitrine naissante, elle en ressent une sorte de tendresse, une douceur partagée, un peu comme un secret féminin commun.

Le regard d’Emmanuelle Pagano se pose sur ces choses-là, si petites, si marginales, qu’elles rendent réelles ses histoires.
Nous avons parfois l’impression qu’un peu de l’auteure se glisse dans ces récits, qui sait…

Plus il me lit, moins il m’aime

 

Il est paru chez P.O.L. en 2013 comme le reste de l’œuvre (enfin la majorité des romans) de l’auteure.

Sans fausse nostalgie,
voici la vidéo de notre rencontre avec
Juliette Mézenc, Emmanuelle Pagano et Martin Rass :
https://vimeo.com/268581396

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *